Voulez-vous partir vous aussi ? - Prédication du 26/08/2018, fr. Jean-Marie Gueullette

August 26, 2018

« Alors Jésus dit aux Douze : « Voulez-vous partir, vous aussi ? »

 

Question poignante dans la bouche de Jésus à l’issue de ce long discours sur le pain de vie qui a dévoilé le mystère de l’amour du Père désireux de communiquer sa vie aux hommes en son Fils. Question poignante, qui anticipe l’immense solitude de la passion. Question tragique qui laisse entrevoir la possibilité d’un échec complet de sa mission, de sa prédication.

 

Question posée un jour aux disciples, à Capharnaüm. Question qui nous est posée aujourd’hui encore, de manière tout aussi tragique. Devant l’immense désastre que constitue la révélation des abus commis par tant de prêtres et même d’évêques, beaucoup de nos frères chrétiens s’éloignent de l’Église, beaucoup de nos contemporains n’éprouvent plus aucune confiance dans ce qu’elle tente de prêcher. Car les victimes ne sont pas seulement les personnes qui sont marquées à vie par des comportements physiques inacceptables, mais aussi tant de croyants qui perdent confiance à cause de cela. Le pape François l’a souligné dans la lettre qu’il vient d’envoyer au peuple de Dieu, nous ne pouvons que ressentir honte et douleur devant une telle situation. Mais cette période si douloureuse, dont nous ne voyons pas le terme, est une crise au sens fort de ce mot, un défi qui nous est présenté : où sommes-nous ? que choisissons-nous ? « Voulez-vous partir, vous aussi ? »

 

Le pape vient de nous le rappeler, nous ne pouvons nous imaginer en dehors du problème, nous ne pouvons penser que cela ne nous concerne pas et qu’il serait temps qu’on nous laisse tranquille avec ces histoires. Le drame qu’ont vécu les centaines de victimes ne saurait être circonscrit à l’église qui est en Argentine, ou à celle qui est en Pennsylvanie ou à Boston, il ne saurait être regardé comme éloigné de nous car il a touché des paroisses de notre diocèse qui ne sont pas les nôtres. Nous vivons ces jours-ci une expérience déterminante pour notre sens de l’Église, pour la catholicité de notre foi. « Si un seul membre souffre, tous les membres partagent sa souffrance », enseigne saint Paul. Lorsque l’Église souffre, lorsque les plus vulnérables, les plus petits dans l’Église souffrent, jusqu’au suicide, cela ne peut nous être étranger. C’est le corps de l’Église, c’est le corps que nous formons, dont nous sommes les membres qui est aujourd’hui atteint par la douleur et par la honte. Ce n’est pas une affaire marginale qui ne concernerait que les autres, là-bas, au loin. Ce n’est pas une affaire cléricale, qui ne concernerait que les prêtres et les évêques coupables d’abus, de complicité, ou d’aveuglement. Si l’on prend ces événements du point de vue de ceux qui ont souffert, et c’est la seule manière juste de faire, nous ne pouvons imaginer que cela ne nous concerne pas. Nous taire ou réclamer le silence serait nous ranger du côté de ceux qui les ont fait souffrir.

 

Où sommes-nous ? Où devons-nous être ? La principale réponse, nous dit le pape, est de nous tenir comme Marie, de nous tenir debout au pied de la croix. Sans prendre la fuite, sans rejeter le mal sur les autres, quels qu’ils soient, sans nous répandre en propos acides sur les réseaux sociaux, sans proposer de solutions simplistes qui nous évitent autant que possible de changer quoi que ce soit dans nos habitudes. Nous tenir debout dans la tempête, debout dans la foi, sans prendre la fuite. Nous tenir debout au pied de la croix pour prier et demander à Dieu la force d’agir ensemble afin que l’Église poursuive son effort de conversion profonde. Être debout dans la tempête, c’est aussi accepter la vérité, même si elle est dure à entendre. Pensez à la manière incroyable dont l’Église fait mémoire depuis deux mille ans du reniement de Pierre : connaissez-vous une autre institution qui n’aurait pas pris les moyens de nettoyer la mémoire de son origine d’une telle tache ? Et pourtant sur ce sujet douloureux, l’Église a osé la vérité, elle fait mémoire du reniement pour faire mémoire de la miséricorde.

 

Que choisissons-nous ? Là est la question essentielle qui nous est posée aujourd’hui. Nous l’avons entendu dans la bouche de Josué : « S’il ne vous plaît pas de servir le Seigneur, choisissez aujourd’hui qui vous voulez servir. » Nous n’avons entendu de la part du Seigneur Jésus lui-même : « Voulez-vous partir, vous aussi ? » Nous sommes appelés par cette question à faire, à refaire inlassablement dans la foi comme dans la nuit, dans la joie comme dans les ténèbres et la honte, le choix du Christ. Avec Pierre, jetons nous aux pieds du Seigneur, implorons sa miséricorde pour nous et pour son Église : « Seigneur, à qui irions-nous, tu as les paroles de la vie éternelle. »

 

L’Église ne sortira grandie de cette épreuve que si nous réagissons, tous, de cette façon, en nous recentrant sur le Christ, qui est la tête de l’Église et notre seul Sauveur, en cherchant ensemble comment le suivre, en explorant ensemble des moyens pour nous soutenir dans la foi, pour nous redonner mutuellement confiance. Dans cette période difficile, il ne nous est pas demandé de montrer du doigt ceux qui seraient les responsables exclusifs de la catastrophe, ni d’énoncer en une phrase ce qui serait la cause simple et évidente de tels drames. Nous avons à nous reconnaître, tous, pécheurs, marqués et humiliés par le péché, engagés de bien des manières dans ce qui nous permet d’éviter de le nommer, de le regarder en face. Nous avons à nous reconnaître, tous, comme des pécheurs sauvés par le Christ, bénéficiaires d’une miséricorde que nous avons le devoir de partager avec le monde. Si nous sommes des témoins du Christ, ce n’est pas par notre vie irréprochable, mais par notre vie sauvée. Quelle qu’ait été notre vie jusqu’à présent, nous sommes des pécheurs pardonnés, nous avons été rejoints au fond de l’abîme par celui qui a donné sa vie pour que nous ayons la vie. Le pécheur dans l’Église n’est pas à côté de moi, ni loin de moi, il n’est pas au dessus de moi dans la hiérarchie ni au dessous de moi, dans mon mépris. Le pécheur dans l’Église, c’est moi, et pourtant Dieu m’a sauvé. Tout ce que nous pouvons dire à ceux qui sont tentés de quitter le Christ, de quitter l’Église, tout ce que nous pouvons montrer, c’est notre pauvreté et notre gratitude, comme S. Paul : « Je vis dans la foi au Fils de Dieu qui m’a aimé et s’est livré pour moi. »

 

fr. Jean-Marie Gueullette, o.p.

Saint-Nom de Jésus

26 août 2018.

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