Patrimoine en partage - Prédication du dimanche 22 septembre 2019

September 22, 2019

Fr. Charles Desjobert, op

Année C, 25ème dimanche du T.O.– Lyon (Saint-Nom-de-Jésus) – Lc 16, 1-13.


1. Contempler ou gérer, un étrange soir d’avril
Petit, on s’émerveille. L’enfant contemple.
Quelques coquilles d’escargot dans une sacoche, deux trois galets maladroits, trois plumes de pigeon : voilà son trésor. Il est fasciné par les pétales d’une rose encore cachés dans leur bouton, il observe les premières feuilles d’automne tombées. Spontanément, il contemple la création de Dieu, large toile de fond. Il aime les ronds que font les pieds dans l’eau, l’oiseau qui traverse
le ciel et, un bâton en main, jouer avec le miracle du feu.

Il se laisse aussi surprendre par les artefacts humains, un sac de billes, voilà un autre trésor… plus surement aujourd’hui, une tablette le fascine, une trottinette l’amuse. Il est émerveillé encore devant un château et saisi, j’espère, par l’atmosphère d’une cathédrale. Il crie, parfois, mais seul, il aime faire silence.
Son trésor est de coquillages, ses billets de feuilles d’arbres… voilà son patrimoine… les pièces et les billets, l’argent circulant, c’est l’affaire des grandes personnes, des gens sérieux et des gérants.
On gère nos biens, notre capital, on administre le temple, on vend des cartes postales et des aimants au sortir des cathédrale s – des saints en plastique, on hypothèque le dimanche si nécessaire… Et un soir le vent souffle et renverse les tables des marchands : le feu pris sous la flèche, se sépara rapidement en croix empruntant les chemins que lui offrait le grand comble… et du centre atteignit les bras des transepts, la nef et simultanément le choeur. Dans la charpente, la forêt brulait et la couverture plombée s’élevait vers le ciel, ou plongeait – ce que signifie proprement plombere en latin – vers les reins des voûtes. Une masse colossale et une
chaleur « lézardante », pesait maintenant sur ces ogives de pierre, ces voûtes où résonnaient les chants et qui, ce jour, protégèrent du feu. »
Ce soir-là, sur un pont, l’enfant contemple. Il ne saisit pas tout mais comprend, dans le ciel rougit que le ciel et la terre dialogue secrètement. Un feu s’est allumé sur la terre (// Lc 12, 49) – la flèche comme une torche – avant de s’affaisser au pied de l’autel. Et l’enfant conserve dans son coeur la croix, seule, dans la nef embrumée. Il y a une évidence, une voix qui s’adresse à tout un pays : « Voilà ton patrimoine ».
Les grands, incrédules, s’agitent, prennent position, compte l’argent, gèrent la situation. Qui va payer ? Quelle quantité de plomb ? Quelles responsabilités et quelles normes ? Qui accuser et comment reconstruire ?

2. L’argent gardé pour soi circule, sans goût et sans valeur
Des évangélistes, Luc est celui qui parle le plus franchement d’argent. Il empoigne le sujet et joue carte sur table avec ce thème délicat. Mais la parabole du « gérant habile » est accompagnée d’une série de sentences proverbiales un peu contradictoire, à priori, si bien que les cartes semblent brouillées. Et il est vrai que dans notre rapport à l’argent, bien souvent, les cartes se brouillent aussi. 
Comment s’en servir sans le rechercher, en user sans l’aimer ?
[Que faire des biens que nous accumulons pour ne pas en faire un service de l’argent, un culte au dieu Mamon (Mt 6,24 // Lc 16,13) ?]
L’argent circule, fuit, il est sans goût et sans valeur, il n’a pas d’odeur a priori. Mais l’argent prendre l’odeur du grain qui pourri quand il est entassé. Il brûle et nous détruit quand on le veut saisir pour soi seul. [« L’or donne naissance à lui-même, multiplié qu’il est par les intérêts ; et l’on n’est pas rassasié, et l’on ne peut trouver de terme à ses désirs. » disait s. Basile. (Basile de Césarée, Homélie 6, §5, sur l’avarice).] 
Manger, boire, se vêtir et se soigner, oui, et le reste… et le surplus… l’entasser dans un grenier ? Tu es fou ! « Ce que tu auras accumulé, qui l’aura ? » (Lc 12, 20). Où va ton patrimoine ?
[Il risque d’être « un précieux » qui focalise et aspire toute nos forces et notre vie. « voilà ce qui
arrive à celui qui amasse pour lui-même, au lieu d’être riche en vue de Dieu » (Lc 12,21).]
S’il n’est utile à l’édification du bien commun, l’argent ne sert de rien : « Faites-vous des amis avec l’argent malhonnête, afin que le jour où il ne sera plus là, ces amis vous accueillent dans les demeures éternelles » (Lc 16, 1-13)


3. Un patrimoine en partage dans l’arrière-pays
Le patrimoine, c’est, au sens le plus noble, le bien mis en commun (// Ac 2, 44), le témoin d’une transmission : ce qu’une nation, l’humanité aussi, s’est constituée comme bagage commun, son escarcelle, ou mieux, son aumônière. C’est notre arrière-fond commun (et reçu).
Les créations des hommes forment un patrimoine commun, tissé sur et dans et avec la toile de fond qu’est la Création de Dieu.
Le patrimoine comme ce qui est reçu, oui, mais aussi comme ce qui va être transmis… et mieux encore, ce qui va permettre de transmettre. Mais que transmettre ? Ce qu’on a de plus précieux ! Un patrimoine matériel certes, mais aussi immatériel et même spirituel.
Il ne s’agit donc pas que d’un retour au passé, de grains accumulés, ni d’une vague nostalgie d’enfance. Il est question d’un arrière-pays, pour nous, pour chacun, en commun. Et ce fond-propre nous pousse – sans exagération – vers un avant-pays. Ce pays au-devant, c’est la patrie céleste, la Jérusalem d’en- Haut : le patrimoine qui nous attend.


4. Retrouver la compétence d’édifier
En avril, un patrimoine s’en allait en fumée, mais des poutres calcinées, naissait une conviction commune : « nous rebâtirons Notre-Dame ». 
Nous ne rebâtirons pas Notre-Dame… heureusement, elle est encore debout. Elle est une tradition vivante, non un musée… mystérieusement, elle tient sans nous, et nous n’avons sur elle que peu de prise, un devoir, c’est tout. 

Et elle retrouvera le rôle qu’est le sien : abriter le siège de l’évêque, la cathèdre, et les fidèles autour de lui assemblés en ce lieu ; recevoir Jésus qui vient y faire sa demeure et pointer de toute son architecture créative vers le seul créateur, le Dieu vivant. » Être de ces lieux donc parle s. Paul à Timothée, un de ces lieux où « les hommes prient en élevant les mains, saintement. » (1 Tm 2, 1-8) 
Nous ne la rebâtirons pas, mais je crois qu’humblement nous la restaurerons, avec l’adresse et les maladresses de notre temps, que nous laisserons en partage.
En revanche, c’est nous que nous commençons à rebâtir. Notre société qui a souvent perdu le goût de son histoire. Nous dessinerons un autre rapport à notre patrimoine, qui ne nie plus son histoire, car ce déni – assez français peut-être –, s’en va chancelant après cet incendie.
Nous avons Dieu pour patrimoine commun. Nous cherchons depuis trop longtemps du côté de l’argent pour assurer la prospérité et le patrimoine à léguer… mais l’argent file entre les doigts, il n’en restera rien. 
Pour Notre-Dame, sans doute ne faudra-t-il pas cinq ans ; car on ne décrète pas le temps qu’il faut pour un patrimoine ; car ce qui construit un pays ou une patrie, n’est ni jeu d’argent, mais d’abord des relations tissées sur un fond commun, une amitié tramée dans l’arrière-pays qui nous est en partage.
Il semble loin ce pays commun, sous la cendre et les poutres calcinées.
L’enfant nous le réclamera. Et il n’est pas garanti qu’on le retrouve un jour.
Mais je l’espère… et il se dessinera nouveau surement.
Tout ce patrimoine de pierre s’en ira, il court vers sa perte… il est pourtant un gain pour nous qui cherchons Dieu : car à nos âmes de gérants et d’enfants, il parle des âmes passées, de celles qui ont cherchées le Seigneur, de celles qui nous attendent dans les demeures éternelles.

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